LFI Madagascar

Occuper la Cargill? Ici, à Santarem, au confluent du Tapajos et de l’Amazone, cela semble tenir du rêve de quelque révolutionnaire croyant qu’on peut encore s’en prendre, en ce temps sombre de domination impériale, au pouvoir du capital et des multinationales. Et pourtant, depuis le 22 janvier, le siège de la Cargill est bel et bien occupé! Par des représentants des peuples autochtones de la región du Bas Tapajos et celleux qui les rejoignent. Cette occupation est symbolique: c’est par le port de la Cargill que passent les produits de la région qui partent pour l’exportation. Jamais on ne répètera assez à quel point il est aberrant de détruire la forêt amazonienne pour planter soja et maïs transgéniques qui seront tranportés à des milliers de kilomètres pour nourrir des volailles et du bétail en Chine ou en Europe, pour le plus grand dommage de la paysannerie des deux côtés de l’Atlantique mais pour le plus grand bénéfice de l’agro-industrie. La Cargill s’est installée au debut du siècle à l’emplacement de la plage qu’affectionnaient les habitants et d’un site archéologique attestant de la présence de peuples autochtones depuis des milliers d’années. La mobilisation locale fut massive mais vaine. Plage et site ont disparu. C’est aujourd’hui le Tapajos qu’il s’agit de défendre: les quatorze peuples autochtones et les communautés riveraines qui y vivent, en symbiose avec leur rivière source de vie et lieu sacré.

Pourquoi cette nouvelle lutte? Le gouvernement brésilien a décidé par décret en 2025 la privatisation de trois rivières du bassin amazonien, Madeiros, Tocantins et Tapajos, privatisation déguisée sous le terme abscons de “désétatisation”. Les peuples autochtones de la región, ainsi que les Mundurukus, dont le territoire ancestral s’étend en amont sur le Tapajos, ont élevé à la COP 30 à Belem, en novembre dernier, une protestation qui a eu un écho international lorsque des dizaines d’entre eux ont envahi le siège officiel de la COP: “les rivières ne sont pas à vendre” Le gouvernement brésilien, alarmé, avait alors dépêché, pour recevoir la Carte du Sommet des Peuples qui se tenait simultanément, la ministre des peuples autochtones, la ministre de l’environnement Et G. Boulos pour représenter le président Lula et promettre publiquement en son nom que la consultation des populations affectées allait avoir lieu – consultation qui aurait dû avoir lieu préalablement au décret ainsi que le prévoit le règlement de l’OIT auquel le Brésil a souscrit-. Or, au lieu d’une consultation, les habitants ont récemment découvert l’appel d’offre du gouvernement pour le dragage du Tapajos sur un trajet de plus de 300 km d’Itaituba à Santarém pour une durée de 5 ans : ce dragage n’a pas été soumis à l’étude d’impact environnementale, il n’a non plus fait l’objet d’aucune consultation. L’occupation peu à peu prend de l’ampleur : une réunion online est organisée le 25 janvier entre des représentants de diverses instances du gouvernement fédéral et les organisations présentes devant la Cargill. Les leaders autochtones, conscients qu’ils n’ont affaire qu’à des fonctionnaires dépourvus de tout pouvoir de décision et qui cherchent de façon maladroite à justifier en particulier le dragage, exigent donc que des membres du gouvernement viennent sur place dialoguer. Les demandes initiales sont maintenues : -abrogation du décret 12600 de privatisation du Tapajos, -annulation du projet de dragage -consultation préalable des populations concernées selon les règles de l’OIT. Les associations d’alter do Chao, station balnéaire située sur le Tapajos et réputée « la plus belle plage d’eau douce du monde » se joignent au mouvement.

L’association Iwipuraga, représentante du peuple Borari du territoire indigène d’alter do Chao, déclare que « des projets comme celui du dragage du Tapajos ne prennent jamais en compte le mode de vie des peuples traditionnels, principalement leur relation spirituelle avec la rivière. Il ne s’agit pas seulement de travaux : draguer une rivière c’est remuer le fond, l’eau, les poissons, les rives et la vie de celles qui en dépendent tous les jours ! Pour nous le Tapajos n’est pas seulement un « canal de navigation », le Tapajos c’est le territoire, les aliments, le chemin et la résidence de nos Esprits » « nossos encantados ». On comprend pourquoi l’annonce du chantier de dragage a déclenché la colère des habitants : la rivière, large de 12 km face à alter do Chao -c’est l’un des principaux cours d’eau du bassin amazonien-, se prête toute l’année à la navigation locale qu’il s’agisse de pêche, d’activités touristiques ou de toutes sortes de déplacements ; c’est exclusivement pour les énormes barges transportant produits agricoles, bois et minéraux destinés à l’exportation que le dragage s’impose pour que la rivière reste navigable 12 mois sur 12. Là encore sont en jeu non seulement des intérêts divergents mais deux conceptions de la vie et du rapport des humains à leur environnement : source et lieu de vie avec la dimension sacrée que comporte cette relation pour les peuples traditionnels ou bien ressources à exploiter, à dominer, à manier à son gré et à transformer en marchandise pour le grand capital ? Le gouvernement Lula qui jouit d’un grand prestige international, accru par son tout récent positionnement par rapport à l’empire nord-américain (non-adhésion au « Conseil de paix pour Gaza », appui au multilatéralisme, dénonciation de l’agression à la souveraineté régionale qu’a constitué l’enlèvement du président Maduro) ; il sera par ailleurs bientôt confronté à l’élection présidentielle pour laquelle Lula est candidat. On est légitimé à se demander pourquoi, dans une conjoncture aussi délicate, ont été commis ces manquements aux promesses faites solennellement lors de la COP au risque que Lula y perde une part de son audience et de son électorat ? Plusieurs réponses viennent d’emblée à l’esprit. Les gouvernements successifs du PT ont toujours eu des visions développementistes au détriment souvent de l’environnement. Le barrage de Belo Monte sur le Xingu est de sinistre mémoire ; Dilma Rousseff, quand elle était ministre, avait prévu une série de barrages hydroélectriques sur le Tapajos auquel le peuple munduruku a opposé une résistance acharnée qui a largement contribué à l’abandon de ce projet, rendu également obsolète par l’évolution même des conditions climatiques. On ne peut oublier que cette conception du développement était largement partagé par les gouvernements progressistes de la vague rose des années 2010 rassemblés dans l’ALBA. L’actuel gouvernement de Lula est le fruit d’une alliance avec des secteurs de droite, incarnée par son viceprésident Alckmin, sans lesquels il n’aurait pu remporter les élections qui l’ont porté à la présidence en 2022. Si l’exécutif a toujours ménagé les intérêts de l’agrobusiness, il est loin d’avoir les coudées franches face à un Congrès fécond pour produire des lois criminelles, comme le « PL de la dévastation » en 2025 : loi autorisant l’usage de tout produit chimique toxique dans l’agriculture, loi dispensant les projets industriels ou miniers de tout contrôle, loi permettant d’alléger les peines de prison de personnes telles que l’ex-président Bolsonaro coupable de tentative de coup d’état. Le président peut user de son droit de veto -Lula l’a fait pour toutes ces lois- mais elles peuvent retourner ensuite au congrès, l’ultime recours étant le tribunal suprême fédéral. Ce congrès « ennemi du peuple » et dont la majorité de droite et d’extrême droite défend becs et ongles ses privilèges exorbitants constitue un obstacle permanent à une politique progressiste. Compte tenu de cette conjoncture internationale et nationale délicate pour le gouvernement Lula, la résistance des peuples autochtones à un grand projet destructeur ne saurait être traitée à la légère. Pour les habitants de la région du Tapajos, cette lutte est vitale et leur capacité de résistance ne doit pas être sous-estimée. Sans revenir sur plus de cinq siècles de résistance sur tout le continent américain, il faut se souvenir des évènements qui se sont déroulés il y a juste un an à Belem. La décision du gouvernement de l’état du Para de limiter à une éducation à distance la part de l’enseignement destinée spécifiquement aux peuples autochtones -décision qui leur aurait porté un préjudice majeur- a été combattue par une large mobilisation dans la capitale du Para, marquée par l’occupation pacifique prolongée du siège de ministère de l’éducation (SEDUC) jusqu’à ce que le gouverneur soit contraint de faire marche arrière et que le responsable de l’éducation soit muté. Cette victoire récente est restée dans la mémoire de ses acteurs et nourrit la lutte actuelle. Ce serait une grave erreur de la sous-estimer ! Partager cette mobilisation, c’est se pénétrer d’un certain nombre de valeurs : dans chacun des propos tenus ici, dans les réunions, j’entends nos propres voix dans nos luttes contre les grands projets inutiles, les mégabassines, l’autoroute A69 : « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » phrase emblématique qui nous est d’ailleurs venue d’Amérique latine. Le MST -Mouvement des Sans Terre- qui jouit d’un énorme prestige mondial, membre de via campesina et qui vient de célébrer son 43éme anniversaire-, tout en étant fort critique du quasi abandon de la réforme agraire au Brésil, maintient avec Lula une relation mutuelle affectueuse et fera campagne pour lui en mettant toutes ses forces dans la balance afin qu’une large victoire donne à un nouveau gouvernement Lula la marge qui lui manque aujourd’hui pour mener une politique plus radicale en faveur des intérêts populaires. Dans la lutte qui nous mobilise dans la région du Tapajos, le sentiment d’avoir été trahis, la déception face aux promesses non tenues n’empêchent pas l’appel à un dialogue respectueux où les interlocuteurs se retrouvent face à face. Les jours prochains révéleront si le gouvernement Lula a la sagesse et se donne la marge d’écouter avec sincérité les voix qui s’élèvent. La Théologie de la libération a encore des forces puissantes en bien des points d’Amérique du Sud ; c’est le cas à Santarem où des représentants notoires de plusieurs congrégations catholiques mettent aussi leur cœur dans la balance. Un prêtre, qui était en pointe dans la lutte contre l’installation de la Cargill il y a un quart de siècle, s’adressant au cours de la réunion online avec le gouvernement il y a trois jours, l’exhortait : « ayez le courage et ayez la modestie de reconnaître que vous avez commis des erreurs ! » Ecouter les demandes des peuples du Tapajos serait en effet une formidable occasion pour Lula et ses ministres de sortir de leur ambiguïté, de comprendre qu’il est impossible de satisfaire à la fois les intérêts de l’agrobusiness, de la bourgeoisie nationale et du grand capital et les intérêts populaires. Si les peuples autochtones en ont pris l’initiative, ce nouveau combat est celui de tous les habitants de la région ; certains médias sont en train de lui donner une audience plus large. Ce combat est aussi emblématique de l’enjeu essentiel de notre temps : voulons-nous une société où les prédateurs donnent libre cours à leur soif de destruction ou sommes-nous capables de défendre et restaurer notre lien nourricier à la nature, à la forêt, au fleuve, à la Terre Mère ? Ce nouveau combat est mené avec un courage, une persévérance, une dignité, une intelligence qui forcent le respect, j’y retrouve la « digna rabia » propre aux luttes des peuples d’Abya Yala du Rio Grande jusqu’en Patagonie.

Anne Cauwel 28 janvier 2026