
Le Parti « socialiste » (PS) est né à Alfortville le 4 mai 1969,

en tant que successeur de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO),
créée en 1905 à l’initiative de Jean Jaurès.
Lors du congrès d’Épinay, en juin 1971, François Mitterrand a pris la direction du PS, en rassemblant de nouveaux courants et en renouvelant la doctrine du parti.

Il préconisait l’union de la gauche sur la base d’un programme de rupture commun, « Changer la vie », élaboré en concertation avec le Parti communiste français (PCF), démarche qui a été formalisée l’année suivante.

Le dimanche 10 mai 1981, à 20 heures, le visage de François Mitterrand s’est affiché sur les écrans de télévision en tant que vainqueur de l’élection présidentielle.

Cet événement a constitué un véritable bouleversement et un immense soulagement. Partout en France, des cris de joie et des rires ont éclaté ; un enthousiasme collectif s’est emparé de la population. À Paris, la place de la Bastille était noire de monde. La stratégie d’union de la gauche a porté ses fruits, les forces du changement et de la rupture ont emporté la victoire sur le statu quo et la lenteur de l’inertie.

Un immense espoir est alors né, et Barbara en peignait les contours en octobre 1981, avec sa magnifique voix, dans sa chanson « Regarde » :
Regarde :
Quelque chose a changé.
L’air semble plus léger. C’est indéfinissable.
Regarde : Sous ce ciel déchiré, Tout s’est ensoleillé. C’est indéfinissable.
Un homme, Une rose à la main, A ouvert le chemin, Vers un autre demain.
Environ quarante ans plus tard, exactement le 10 avril 2022, Anne Hidalgo, candidate du PS, n’a obtenu que 1,74 % des suffrages, le pire score de l’histoire du Parti « socialiste » ! Avant elle, en 2017, Benoît Hamon est arrivé en cinquième position du premier tour de l’élection présidentielle avec 6,35 % des voix. Entre mai 1981 et avril 2022, que s’est-il passé pour conduire ce parti à une véritable descente en enfer ? Quels facteurs peuvent expliquer ce déclin prolongé et profond ?
Bien évidemment, il y a eu la déception des promesses non tenues par Mitterrand, mais aussi l’échec cuisant de Lionel Jospin, le quinquennat désastreux à tous les niveaux (économique, social et politique) de François Hollande, ainsi que l’effondrement brutal de la campagne de Benoît Hamon en 2017, cruellement poignardée par les siens, livrée à la merci de ceux qui auraient dû la défendre. Mais, fondamentalement, c’est le glissement du Parti socialiste vers le libéralisme et le néolibéralisme qui a constitué le facteur principal de l’éloignement des classes populaires de ce parti, celles-là mêmes dont il était censé défendre les intérêts.
Il faut revenir en arrière, à l’année 1984, où le PS s’est réuni le week-end des 15 et 16 décembre, à Évry, dans l’Essonne, autour du thème : Modernisation et progrès social. Le 17 décembre, un article intitulé « Pour être modernes, soyons démocrates ! », signé par Jean-Yves Le Drian, Jean-Pierre Mignard, Jean-Claude Gaillard et François Hollande[1], a été publié dans Le Monde[2]. Cet article, sous des apparences progressistes, a marqué en réalité un tournant idéologique : le PS a amorcé une orientation vers le libéralisme, voire l’ultralibéralisme, au nom de l’adaptation aux exigences du monde économique contemporain.

« Si le » libéralisme est de retour « , la gauche est toujours là ; sa survie historique dépendra de sa capacité à se » restructurer » d’abord elle-même pour faire accepter la modernisation de la société dans son ensemble […] ayons le front de proposer un consensus stratégique entre tous les courants démocratiques du pays. Ainsi, au-delà du clivage gauche-droite, pourraient s’affirmer les principes sur lesquels notre société doit impérativement reposer et les limites qu’il convient de ne jamais dépasser, à moins de déchoir. Tout le monde y gagnera. C’est aussi tout cela la modernisation. » (Dernier paragraphe de l’article)
C’est à partir de cette réunion que la frontière entre la gauche et la droite a été délibérément brouillée, ouvrant la voie au déclin progressif du PS. Les journalistes évoquaient alors un coup de barre à droite, tandis que les militants de gauche n’hésitaient pas à nommer les choses par leur nom : une trahison. Ce moment est resté emblématique de la mutation profonde du PS, marquant le début d’une perte de contact avec les classes populaires et avec ses propres idéaux[3].
Ainsi, dans le langage moderne du PS, on ne parle plus des classes sociales, encore moins de lutte des classes, ni du capitalisme ou du déterminisme social, ni de justice sociale, d’émancipation ou des droits des travailleurs… Soyons modernes et démocrates : parlons d’individu et de responsabilité individuelle, de réforme, de réalisme, de compromis social, de changement progressif, d’espace de liberté… Bref, les fondements mêmes de la gauche ont peu à peu été anéantis. Autrement dit, tout ce qui faisait que la gauche était la gauche disparaît progressivement, et le mot « gauche » est devenu un simple label vide de sens. Il n’est pas surprenant que, de cette synthèse de gauche et de droite, soit né le macronisme, Macron est l’extension naturelle, l’enfant légitime et inévitable du PS.
Cette mutation idéologique ne s’est jamais arrêtée, elle se poursuit encore aujourd’hui, au détriment des valeurs de la gauche. Dans le cadre du NFP, le programme commun constituait le point central de l’alliance entre toutes les forces de gauche, LFI, EELV, PCF et PS. Ce programme, censé défendre les intérêts des classes populaires et les valeurs de la gauche, a été rapidement abandonné. Une fois les élections passées, le PS a affirmé que sa priorité était désormais de négocier des « compromis » !
Comment justifier cet accord entre le PS et Lecornu ? Comment admettre de ne pas censurer un gouvernement qui a fait passer un budget par 49.3, alors qu’il avait promis de ne pas l’utiliser ? Ne fallait-il pas se sentir trahi par le Premier ministre ? Comment accepter un budget qui prévoit 25 milliards de moins pour la dépense publique, moins de 4 000 postes d’enseignant et 3000 surveillants, la suppression de l’APL pour les étudiants étrangers, et une réduction des dépenses pour la sécurité sociale ? La liste des « compromisses », et non des compromis, est longue.
Mais ce qui est encore incroyable et plus étonnant, c’est que le PS laisse passer un budget qui supprime 4 000 postes dans l’éducation et l’APL pour les étudiants étrangers, puis publie ensuite des communiqués pour dénoncer ces mêmes suppressions ! [4] Nous assistons à un spectacle politique surréaliste, à une schizophrénie institutionnelle que l’on n’avait jamais vue !
Dans un entretien publié le 25 janvier par Libération et mené par Clémence Mary, la psychologue sociale Fanny Lalot s’est penchée sur le phénomène de la trahison. Selon elle, « dans la trahison, on veut se convaincre que l’autre est entièrement responsable » [5].

Interrogée sur la persistance et la répétition des trahisons en politique, elle souligne que : « Que les politiques puissent trahir à outrance et pourtant être réélus reste une question ouverte pour les sciences sociales ».
À notre sens, et à titre d’hypothèse, il y a deux mécanismes psychologiques qui permettent d’éclairer cette question énigmatique : le déni et la duperie de soi.
Lorsqu’on signe un accord, ou même lorsqu’on se met en accord avec une personne, un parti ou une institution, on se forge une opinion positive, puis on s’y accroche, au point que ce consensus peut vite devenir une impasse. Il est, en effet, difficile psychologiquement de se désengager après s’être engagé. Alors, comment, dans certaines situations, garde-t-on nos croyances lorsque les données disponibles suggèrent clairement le contraire ? Soit par le déni de la situation, soit par la duperie de soi et l’auto-justification, car il est humiliant, dévalorisant et douloureux d’être trahi.
Ces brèves analyses semblent surtout concerner les militants du PS, plutôt que leurs dirigeants, qui sont pleinement conscients de ce qu’ils font et enchaînent les plateaux télé pour vanter les avancées obtenues (ou arrachées, selon leurs propos) grâce à leur accord de non-censure avec Lecornu.
Sauf qu’au final, ce décalage entre les discours et la réalité de la vie quotidienne des Français montre une évidence : les miettes ne font jamais un repas.
[1] L’un de ces signataires de cet article, Hollande, a fait la courte échelle à Emmanuel Macron en 2017 et et l’autre, Jean-Yves Le Drian, l’a servi comme ministre des Affaires étrangères.
[2] https://www.lemonde.fr/archives/article/1984/12/17/point-de-vue-pour-etre-modernes-soyons-democrates_3139104_1819218.html
[3] Pour aller plus loin sur cette période, référez-vous au livre d’Abdourahman Waberi, « Autoportrait avec Mélenchon », publié en 2025 par Le Bord de l’Eau.
[4] Le communiqué : Budget 2026 : L’école publique n’est pas une variable d’ajustement
[5] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/fanny-lalot-psychologue-sociale-dans-la-trahison-on-veut-se-convaincre-que-lautre-est-entierement-responsable-20260125_WPVBOZIWOJHEXJZ7RTOZAHVLYY/